Éditorial
DOSSIER SPÉCIAL | Jean Price-Mars, 150 ans : l'homme qui a rendu Haïti à elle-même
Il y a des naissances qui ressemblent à des promesses. Le 15 octobre 1876, sur la terre de Grande-Rivière-du-Nord, venait au monde un enfant que l'histoire allait inscrire parmi les grandes consciences d'Haïti. Cent cinquante ans plus tard, son nom résonne encore comme un appel : Jean Price-Mars, médecin, diplomate, homme d'État, pédagogue et penseur, qui a enseigné à tout un peuple l'art difficile de se reconnaître. RTVH s'incline devant cette mémoire et lui consacre ce dossier.
Un nom, déjà, comme un manifeste
Sa mère disparue trop tôt, l'enfant grandit auprès de sa grand-mère et de son père, dans un foyer où la tolérance religieuse tenait lieu de souffle. Son nom porte la trace d'un rêve : il unit Price, hommage à l'écrivain Hannibal Price, intellectuel mulâtre, et Mars, nom de son père, homme noir. Dans cette alliance de deux patronymes, on lit le désir d'un pays réconcilié, où ses fils vivraient dans la solidarité et la paix. Avant d'écrire une seule ligne, Price-Mars avait déjà signé son programme.
Du Nord à la scène publique
Il fit ses premières classes auprès de son père, puis au Collège Grégorien du Cap-Haïtien, avant de rejoindre le Lycée Pétion, à Port-au-Prince. La médecine fut son art, la diplomatie son premier théâtre, la politique son devoir. Sa commune natale l'élut député de 1905 à 1908. Puis vinrent les heures de gravité : en 1930, il mena au Sénat l'opposition au président Stenio Vincent, avant d'y être élu de nouveau en 1941. Il savait que la dignité d'un homme public se mesure aussi à ce qu'il ose contredire.
La plume qui a retourné le miroir
Mais c'est par le livre que Jean Price-Mars a changé le destin des consciences. Dès 1919, dans La Vocation de l'élite, il reprochait à ses pairs de se rêver en « Français colorés », prisonniers d'un regard emprunté, condamnés à produire une littérature d'imitation. Puis, en 1928, parut Ainsi parla l'oncle, l'œuvre qui allait fonder une pensée. Il y tourne son regard vers la paysannerie haïtienne et en exalte l'héritage africain, la langue créole et le vodou, qu'il reconnaît comme une religion, au risque de heurter les certitudes de son temps. Sa conviction est lumineuse : les Haïtiens ne sont pas des Français teintés d'ailleurs, mais les fils d'un double héritage, français et africain. De ce livre naquit l'indigénisme, mouvement de fierté et de résistance, levé en réponse à l'occupation américaine.
Bâtisseur de savoir, voix du monde noir
Price-Mars ne se contenta pas de penser : il bâtit. En 1941, il créa l'Institut d'ethnologie, creuset où se sont formés de nombreux anthropologues haïtiens et où s'est opérée une forme de décolonisation du savoir. Sa voix franchit les mers. Elle nourrit l'élite africaine et la diaspora dans leur quête d'identité, et dialogua avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. En 1956, à Paris, le premier Congrès des écrivains et artistes noirs l'éleva, à l'unanimité, à sa présidence. Il tenait l'école pour la clé de tout. Il voyait dans l'éducation l'unique chemin vers la civilisation et défendit avec ardeur l'instruction pour tous. Son œuvre, qui compte plus d'une centaine de livres, d'articles et de discours, embrasse l'anthropologie, l'histoire, la pédagogie, la politique et les lettres. Il s'est éteint le 1er mars 1969, à Pétion-Ville, à l'âge de 92 ans, laissant derrière lui une lumière qui n'a pas cessé de veiller.
Le Nord, gardien d'une grande mémoire
Cent cinquante ans après sa naissance, Price-Mars demeure d'une troublante actualité. À l'heure où Haïti interroge son identité, sa langue, sa culture et la place de ses paysans, sa leçon revient comme un phare : un peuple qui se connaît ne se laisse pas réduire. Le Nord, terre de Toussaint, de Christophe et de Vertières, a le privilège de compter parmi ses enfants celui qui a appris à la nation à se regarder sans honte et à se nommer avec fierté.
RTVH continuera d'honorer les grandes figures dont l'esprit éclaire la mémoire et la dignité de la nation haïtienne.
Date : 24-Oct-2026
Auteur : Maxime Daniel ETIENNE