Éditorial
Des règles claires, des décisions motivées
Disons d'abord ce que la loi dit aujourd'hui, car c'est là que commence le malaise. Le 9 octobre, le CEP a supprimé la disposition qui visait les candidats sanctionnés par des pays étrangers. Une sanction américaine, canadienne ou européenne n'est donc plus, en soi, un motif d'exclusion. Seules les sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU, qui lient juridiquement Haïti, restent un obstacle, et Martelly n'y figure pas. Ceux qui s'indignent de ces candidatures doivent le reconnaître : le texte en vigueur ne les interdit pas.
Mais ceux qui s'en réjouissent devraient reconnaître, eux aussi, que ce texte a été changé trois fois en quatre mois. Une règle qui bouge au rythme des circonstances n'inspire confiance à personne. Quand la porte se ferme en juin, s'entrouvre en octobre, et que la liste définitive n'est attendue qu'à la mi-janvier, comment un électeur peut-il croire que le jeu est le même pour tous ?
Soyons précis sur un point. Être sanctionné n'est pas être condamné. Ces sanctions sont des décisions de gouvernements étrangers, qui ont leur légitimité et leurs effets réels, notamment sur les comptes bancaires et les déplacements, mais elles ne remplacent pas un jugement. Les autorités américaines accusent Martelly de liens avec le trafic de drogue et le blanchiment, il le conteste, et aucune juridiction haïtienne ne s'est prononcée. Présumer la culpabilité de quelqu'un sur la seule foi d'une liste étrangère serait injuste. Ignorer ces listes, alors que le Canada et l'Union européenne s'inquiètent publiquement de leur effet sur la confiance dans le scrutin, serait tout aussi imprudent.
Ce que la décision du CEP engage pour le peuple haïtien
Il serait trop simple de croire que cette décision ne concerne que des candidats. Elle engage des millions de gens qui n'ont jamais figuré sur une liste de sanctions. Pensons à l'électeur. Haïti n'a pas voté pour un président depuis 2016 et n'a plus de chef de l'État élu depuis 2021. Si la liste définitive est perçue comme taillée sur mesure, par complaisance ou par exclusion arbitraire, beaucoup resteront chez eux le 18 juillet 2027. Dans un pays où, selon Africanews, plus de la moitié des électeurs vivent dans les régions les plus touchées par la violence, chaque abstention supplémentaire par défiance affaiblit encore la légitimité de celui qui sera élu. Un président mal élu gouverne mal, et c'est la population qui en subit les conséquences : décisions contestées, institutions paralysées, réformes bloquées.
Pensons ensuite à la sécurité. La Force de répression des gangs a vu son mandat prolongé par l'ONU jusqu'au 31 mars 2027, et l'appui international dépend en grande partie de la confiance que les partenaires d'Haïti accordent au processus politique. Le Canada et l'Union européenne ont déjà exprimé leurs inquiétudes. Un processus jugé peu crédible peut compliquer cette coopération, alors que près d'un million et demi d'Haïtiens sont déplacés par les violences, selon l'OIM, et attendent avant tout de la protection.
Pensons enfin à l'économie et à la vie quotidienne. Les sanctions pèsent sur les banques, les transferts et les déplacements. Un chef d'État visé par ces mesures, ou entouré de proches qui le sont, pourrait exposer le pays à des difficultés supplémentaires dans ses relations financières et diplomatiques. À l'inverse, une exclusion décidée sans motif clair offrirait au candidat écarté et à ses partisans le terrain idéal pour contester l'élection tout entière, et prolonger l'instabilité qui épuise déjà la population. Dans les deux cas, ce n'est pas le candidat qui paie le prix le plus lourd. C'est le peuple haïtien, qui attend depuis dix ans de pouvoir choisir ses dirigeants.
La voie de la clarté
Entre ces deux écueils, il y a une voie, et elle n'est ni complaisante ni expéditive : la transparence. Le CEP a jusqu'à la mi-janvier pour publier la liste définitive des candidats agréés. Qu'il applique les critères du décret à chaque dossier, sans exception et sans faveur : pièces fournies, situation fiscale, déclarations de patrimoine, casier judiciaire, absence de sanction onusienne. Et surtout, qu'il motive publiquement chacune de ses décisions, qu'elle concerne un ancien président, un ancien parlementaire ou un candidat inconnu. Une candidature acceptée doit être expliquée, une candidature rejetée aussi.
Les candidats, de leur côté, ont aussi des responsabilités. Ceux qui se présentent malgré des sanctions doivent répondre publiquement aux accusations portées contre eux, au lieu de s'abriter derrière le silence du texte. L'électeur a le droit de savoir qui il choisit.
Le CEP n'a pas à choisir entre la sévérité et l'indulgence. Il doit choisir la clarté. Des règles stables, appliquées à tous, expliquées à tous : c'est la seule façon de garder, d'ici juillet 2027, le plus précieux de tous les atouts d'une élection, la confiance. Car c'est de cette confiance que dépendront, pour des millions d'Haïtiens, la sécurité, la stabilité et le droit, enfin retrouvé, de décider de leur avenir.
Date : 01-Nov-2026
Auteur : Maxime Daniel ETIENNE